Étienne-Alexandre Beauregard: Le Canada doit confronter sa crise de la natalité
La dévalorisation de la famille entraîne un déclin démographique et des problèmes sociaux que ni l'État ni le marché ne peuvent résoudre à eux seuls.
Depuis quelques mois, la question de la natalité est de retour dans le débat public au Québec. Après avoir été longtemps taboue, les données montrant un creux historique de la fécondité pour les années 2024 et 2025, autour de 1,35 enfants par femme, ont initié un nouveau consensus au sein de la classe politique. Des élus de tous les partis, à l’exception de Québec Solidaire, y voient désormais un problème pour l’avenir de l’État-providence et de la nation québécoise.
D’une perspective québécoise, le traitement de cette question au Canada a de quoi nous rendre perplexes. La fécondité est loin d’y être aussi discutée sur la place publique. On traite même parfois les naissances comme un enjeu exclusivement québécois, presque sur le mode du reproche, au motif que les francophones seraient incohérents de désirer protéger leur identité en acceptant moins d’immigration alors que leur natalité atteint un plancher historique. Cette critique n’est pas dénuée de fondement dans la mesure où une nation qui n’a pas d’enfants n’a pas d’avenir, mais on peut néanmoins se demander si le Canada anglais est au courant que sa propre natalité est encore plus basse que celle du Québec, et ce, depuis environ 20 ans.
Lisez l’article de fond de la rédactrice en chef adjointe Kate Marland, publié en une du National Post, sur la façon dont « la propagande antifamiliale a dévasté une génération de femmes ».
Les Canadiens veulent 2 enfants, mais en ont seulement 1,25 en moyenne
Selon les dernières données disponibles, datant de 2024, le taux de fécondité du Canada s’élève à 1,25 enfants par femme, allant d’un maximum de 1,5 dans les Prairies à un plancher de 1,02 en Colombie-Britannique. Le Québec se situe légèrement au-dessus de la moyenne, avec 1,34. Ces chiffres sont tous inférieurs au seuil remplacement de 2,1 enfants par femme. Le Canada ne se préoccupe-t-il pas lui aussi de son avenir économique et culturel? Avec ces chiffres, il devrait certainement en discuter.
Surtout, cette situation n’est pas le produit de simples choix individuels. Une nouvelle étude de l’Institut Cardus par le chercheur Lyman Stone documente un fait largement connu, soit que le désir d’enfant des Canadiens est significativement plus élevé que leur fécondité réelle. Autant les hommes que les femmes désirent en moyenne 2 enfants, ce qui indique un écart inquiétant d’environ 0,75 enfant entre l’idéal des familles et ce qu’elles accomplissent dans les faits.
Les raisons de cet écart sont multiples. Les répondants du sondage énoncent des enjeux matériels, comme l’incapacité à payer pour les besoins de base, le logement ou la garderie pour un enfant. La dénatalité n’est donc pas étrangère, au moins en partie, avec la crise du coût de la vie qui frappe en particulier les jeunes adultes atteignant l’âge de fonder une famille. D’autres facteurs, liés au parcours de vie, relèvent de ce que Mike Moffatt et Cara Stern appelle la « milestone recession », qui retarde ou limite la capacité pour les jeunes d’atteindre les marqueurs de l’âge adulte, comme un emploi stable, l’accès à la propriété ou le mariage. La chute des naissances au pays pourrait bien être un symptôme du désenchantement des jeunes Canadiens, qui ont de plus en plus l’impression que malgré leurs meilleurs efforts, ils seront possiblement incapables d’atteindre le même niveau de vie que leurs parents.
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Un terrain gagnant pour les conservateurs
Cette angoisse générationnelle fait indubitablement partie des raisons pour lesquelles de plus en plus de jeunes se sont tournés vers le Parti conservateur depuis l’arrivée de Pierre Poilievre à sa tête, lui qui en a fait un message central de sa campagne. Le sondage de Stone enregistre d’ailleurs un écart important entre le désir d’enfant des électeurs de droite et de gauche au Canada : les femmes ayant voté à droite désirent en moyenne 0,34 enfants de plus que celles qui ont voté à gauche, et les hommes de droite souhaitent 0,92 enfants de plus que ceux de gauche. Cela dit, à gauche comme à droite, l’écart entre la famille désirée et la natalité réelle subsiste.
Ces différences marquées signifient-elles que les jeunes qui aspirent à fonder une famille migrent vers la droite, ou sont-elles plutôt le produit d’une idéologie de gauche qui dévalorise trop souvent la famille? Difficile de le savoir, mais cela indique néanmoins qu’il y a dans ce désir d’enfant non-réalisé un terrain gagnant pour le Parti conservateur à l’échelle du pays, et de manière plus prononcée chez ses propres électeurs.
Il faut donc saluer la proposition formulée en mai dernier par le député Garnett Genuis, pour bonifier le congé parental actuellement disponible au Canada. Il propose un congé plus flexible, qui puisse s’étaler sur 18 mois et se concilier avec des études ou une formation professionnelle. Il propose aussi que les parents qui s’occupent d’autres enfants, par exemple via du gardiennage ou une garderie en milieu familial, durant leur congé ne soient pas pénalisés pour cela.
Cette sensibilité plus « sociale » mérite plus de place à droite et dans le débat public. Contrairement à une vision strictement économique, elle comprend que l’être humain n’est pas d’abord un travailleur, et qu’il appartient aussi à une famille, une communauté et une nation. Le temps passé en famille compte, et il est normal que nos politiques familiales lui réservent une place de choix, plutôt que de seulement viser le retour au travail des jeunes parents le plus rapidement possible.
Plus largement, la crise des naissances que traverse actuellement le pays devrait nous rappeler que toute société, qu’elle soit libérale ou social-démocrate, ne peut tenir sans des familles fortes. L’institution familiale est l’unité de base d’une nation, le premier endroit où s’exprime la solidarité et une école de la vertu. Sa dévalorisation entraîne d’abord le déclin démographique, mais aussi des problèmes sociaux que l’État ou le marché ne peuvent régler seuls, comme l’épidémie de solitude, et la crise du logement et de l’itinérance. Ainsi, il sera impossible de reconstruire la nation et la cohésion sociale en notre ère sans une réflexion de fond sur la famille, afin de lui redonner la place centrale qu’elle mérite. Alors que les progressistes regardent de plus en plus la famille de haut, comme une institution obsolète ou oppressive, les conservateurs sont les seuls à pouvoir le faire.
Étienne-Alexandre Beauregard est auteur et chercheur à l’Institut Cardus. Son dernier livre, Anti-Civilisation : Pourquoi nos sociétés s’effondrent de l’intérieur, est paru en septembre 2025 aux Presses de la Cité. Il a travaillé comme rédacteur de discours et conseiller à la planification stratégique au cabinet du premier ministre du Québec.
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