Étienne-Alexandre Beauregard: La gouverneure générale de l’État postnational
Louise Arbour est l’incarnation parfaite de l’élite canadienne déracinée.

Mardi dernier, le premier ministre Mark Carney a choisi Louise Arbour comme prochaine gouverneure générale du Canada. Après le passage de Mary Simon, qui n’a jamais parlé correctement le français pendant ses cinq années de mandat, certains verront la nomination de la juriste montréalaise comme un geste d’apaisement envers les francophones du pays. Parions qu’à l’Ouest de l’Ontario, on verra ce choix comme une autre victoire de « l’élite laurentienne » de Montréal et Toronto.
En vérité, la nomination de Louise Arbour représente la confirmation du pouvoir qui est déjà suprême dans ce pays depuis 1982, le « parti de la cour » (Court Party), selon l’expression de F. L. Morton et Rainer Knopff. Le changement de régime initié par Pierre Trudeau avec la Charte canadienne des droits et libertés a en effet retiré le pouvoir suprême aux élus pour le confier à un appareil de juristes, de militants, d’universitaires et de juges qui s’emploient à interpréter la Charte pour imposer d’en haut des politiques aux citoyens, en inventant de nouveaux « droits » à partir de son verbiage flou. Madame Arbour en est le pur produit.
De juge à la Cour suprême à militante postnationale
Après une carrière juridique remarquable comme procureure en chef des tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda, puis comme juge à la Cour suprême du Canada, Louise Arbour s’est recyclée en militante postnationale à l’ONU, à titre de haut-commissaire aux droits de l’homme, puis de représentante spéciale pour les migrations internationales. Depuis plusieurs années déjà, elle prend la parole dans les médias pour répéter le même message : l’heure des nations serait terminée.
Après la crise des migrants en Europe, dans les années 2010, Louise Arbour décrivait la volonté des peuples occidentaux de réduire l’immigration comme le produit de « peurs hystériques », et militait pour le Pacte de Marrakech, qui incitait justement les États signataires à cesser de financer les médias qui ne décrivaient pas l’immigration selon l’angle privilégié par l’ONU. Lors du débat sur la Charte des valeurs québécoises, elle a dénoncé « un certain nationalisme rétrograde » qui aurait inspiré ce projet de loi « odieux ». En 2023, la nouvelle gouverneure générale affirmait qu’« on n’a plus le choix d’être des citoyens du monde » et qu’« il faut faire de la place » pour bien plus de migrants que les pays occidentaux n’en accueillent présentement.
On aurait tort de personnaliser indûment ce débat, dans la mesure où Madame Arbour est davantage une représentante typique des opinions admises par le « parti de la cour » qu’une anomalie. Notons néanmoins que ces idées radicales, souvent ouvertement méprisantes à l’égard de l’opinion des gens ordinaires, sont celles qui permettent d’occuper les plus hautes fonctions dans le système canadien et onusien.
Qu’est-ce que l’élite canadienne?
La forte symbolique de cette nomination pose également la question de la nature réelle de l’élite canadienne. Particulièrement dans l’Ouest du pays, on entend souvent le vocable « élite laurentienne » pour désigner le pouvoir ontarien et québécois qui dirigerait le pays. S’il y a une part de vrai dans cette thèse, particulièrement au sein du Parti libéral, est-ce vraiment un critère géographique qui détermine l’accès au pouvoir dans ce pays? Le nouvel enfant chéri du Canada libéral, Mark Carney, n’a-t-il pas grandi en Alberta?
La thèse de Morton et Knopff sur le « parti de la cour », qui impose d’en haut sa réécriture progressiste du monde, est certainement plus précise et plus juste, car elle se concentre avant tout sur la dimension idéologique de cette élite, qui pèse bien plus lourd que sa composante géographique. Les nationalistes québécois, bêtes noires de Pierre Elliott Trudeau, n’en font certainement pas partie, bien qu’ils soient concentrés le long du fleuve Saint-Laurent. Au contraire, le multiculturalisme constitue le crédo du Canada libéral depuis plus de cinquante ans et s’érige explicitement contre l’appartenance nationale.
C’est bien l’ironie du mouvement « elbows up », qui drape le postnationalisme dans le drapeau canadien pour jouer la carte du patriotisme face à Donald Trump. Nommer une « citoyenne du monde » autoproclamée comme gouverneure générale illustre l’absurdité de cette « fierté » creuse, construite sur la négation de sa propre identité.
Étienne-Alexandre Beauregard est auteur et chercheur à l’Institut Cardus. Son dernier livre, Anti-Civilisation : Pourquoi nos sociétés s’effondrent de l’intérieur, est paru en septembre 2025 aux Presses de la Cité. Il a travaillé comme rédacteur de discours et conseiller à la planification stratégique au cabinet du premier ministre du Québec.



