Étienne-Alexandre Beauregard: Pourquoi la question identitaire fait gagner des votes à la droite
Ceux qui aspirent à une politique exempte de questions identitaires vivent probablement à la mauvaise époque.
Nous vivons à l’ère du débat identitaire. Depuis environ une dizaine d’années, les enjeux liés à l’immigration, à la « déconstruction », et plus généralement aux revendications particularistes ont saturé le débat politique, au point d’en constituer l’axe de polarisation principal, en raison de leur nature émotive et symbolique qui suscite les passions.
Pourtant, particulièrement à droite du spectre ils sont nombreux à se questionner sur la pertinence de les aborder dans le débat politique. Ne seraient-ils pas trop « divisifs », ou trop loin des « vraies affaires »? La droite se nuit-elle lorsqu’elle prend le parti de l’identité nationale et des gens ordinaires face aux « accommodements » excessifs et aux excentricités du moment?
Particulièrement autour de 2015, certains en ont douté. On se rappelle la défaite du Parti québécois en 2014, que certains ont hâtivement blâmée sur la Charte des valeurs québécoises, et de celle du Parti conservateur du Canada en 2015 dans la foulée du débat sur le niqab lors des cérémonies de citoyenneté. Au Québec, le vent a tourné de manière décisive après l’élection de la Coalition Avenir Québec, qui a fait du nationalisme une recette gagnante politiquement, au point où même le Parti libéral du Québec tente désormais de s’en réclamer. Au Canada anglais, le Parti conservateur est historiquement plus réticent à aborder le registre culturel, malgré un récent virage sur l’immigration.
Pour trancher ce débat sur l’efficacité politique du « conservatisme culturel », pour l’appeler ainsi, il est intéressant de le mettre en perspective avec un article fascinant récemment publié par Sean Speer dans The Hub, où il théorise avec grande justesse une « théorie de l’efficacité politique dans les plateformes de campagne ». En d’autres mots, qu’est-ce qui rend une politique « payante » ou pas pour les partis politiques?
La formule proposée par Speer se résume ainsi : l’efficacité politique d’une mesure donnée peut se calculer par la multiplication de la taille de la population visée (Combien de gens appuient la mesure?), de la saillance de cet enjeu (À quel point on en parle dans le débat public?) et la différenciation politique avec les autres partis (Est-ce que les autres sont en désaccord?), divisé par son coût pour l’État. Autrement dit, la politique la plus efficace en campagne électorale en serait une qui est appuyée par une large majorité, qui est au centre du débat et donc susceptible d’influencer le vote, mais qui n’est appuyée par aucun autre parti, et qui ne coûte pas trop cher à mettre en œuvre. À peu de choses près, cette théorie explique à elle seule pourquoi la droite gagne lorsqu’elle assume des positions conservatrices sur le front culturel.
D’abord, la saillance des questions identitaires est plus élevée dans les médias que celle de la majorité des enjeux, pour le meilleur ou pour le pire. Contrairement aux questions économiques, où l’on peut couper la poire en deux, elles deviennent rapidement un jeu à somme nulle, en raison de leur charge symbolique. On peut difficilement déboulonner une statue, ou faire des toilettes mixtes, à moitié.
Le facteur de différenciation politique est également très élevé, car le débat politique contemporain s’est substantiellement recomposé autour de ces questions. Au Québec, par exemple, le Parti québécois et la Coalition Avenir Québec partagent des électeurs très similaires, même si l’un est souverainiste de centre-gauche et l’autre autonomiste de centre-droit, car ils ont essentiellement les mêmes positions sur les questions identitaires et contre le wokisme. De la même manière, les électeurs du NPD au fédéral n’ont eu aucun problème à voter pour Mark Carney, qui est substantiellement plus centriste qu’eux sur l’économie, car ils rejettent avant tout ce que le Parti conservateur représente culturellement. Dans la plupart des pays occidentaux, l’axe de polarisation culturel est très vif, et agit comme un déterminant structurel du vote.
Quant à la taille de la population cible, elle explique à elle seule pourquoi la gauche a avantage à éviter les enjeux identitaires, alors que la droite y gagne immanquablement. Sur ces questions, la population se divise environ entre deux tiers de conservateurs ou modérés contre seulement un tiers de progressistes. Tous ne sont pas aussi motivés par ces enjeux, mais des coups d’éclat comme les « cartes d’équité » du congrès à la chefferie du NPD ou les manifestations pro-Palestine à Montréal suscitent, à des degrés différents, le rejet de la majorité de la population qui ne s’y reconnaît pas. Un politicien qui les défendrait de trop près commettrait un suicide politique auprès des gens ordinaires, alors que celui qui les condamnerait serait perçu comme incarnant leur « ras-le-bol » face à des dérives.
Finalement, de telles postures idéologiques ont un coût fiscal de…zéro. Interdire les signes religieux pour les employés de l’État, baliser qui participe à une compétition sportive féminine ou imposer un « test de valeurs » aux nouveaux arrivants ne coûte à peu près rien au trésor public, malgré des incidences symboliques et sociales importantes. On a donc affaire à une efficacité politique maximale, ou presque, qu’on soit d’accord ou non avec ces mesures.
N’y voyons pas un « hochet électoral » ou une solution magique pour autant. Si ces enjeux font autant parler, c’est parce qu’ils résonnent sincèrement avec les électeurs, qui sont préoccupés par l’érosion de la cohésion sociale et du bien commun au profit de particularismes parfois intransigeants. Inversement, notons que de taper plusieurs fois sur un même clou ne garantit pas un succès politique à tout prix : les projets de loi 94 et 9 du gouvernement de la CAQ, qui ont fait suite à la loi 21, bénéficiaient sans doute de l’appui du public, mais n’ont pas du tout eu le même impact symbolique ou électoral pour le gouvernement, pour toutes sortes de raisons.
En définitive, ceux qui voudraient que la discussion politique soit exempte d’enjeux identitaires ne vivent sans doute pas à la bonne époque. Même historiquement, la politique a toujours eu une charge symbolique qui dépasse de loin les questions comptables. Plus largement, ceux qui pensent faire gagner la droite en tentant de l’empêcher d’aborder les enjeux identitaires qui occupent pourtant une partie incontournable de nos débats de société ne sont pas de grands stratèges politiques…tout comme les progressistes qui ne réalisent pas encore que l’accent qu’ils mettent sur ces thèmes est largement responsable de leur perte de popularité chez une partie substantielle de l’électorat, et ce, partout dans le monde.
Étienne-Alexandre Beauregard est auteur et chercheur à l’Institut Cardus. Son dernier livre, Anti-Civilisation : Pourquoi nos sociétés s’effondrent de l’intérieur, est paru en septembre 2025 aux Presses de la Cité. Il a travaillé comme rédacteur de discours et conseiller à la planification stratégique au cabinet du premier ministre du Québec.





