Étienne-Alexandre Beauregard: Nationalistes à Québec, wokes à Ottawa?
Retour sur l’affaire Don Cherry.

La proposition du Parti conservateur du Canada, la semaine dernière, de nommer Don Cherry à l’Ordre du Canada a fait couler beaucoup d’encre, particulièrement au Québec. Sur un refrain bien connu, on a hurlé au « Québec-bashing », compilé des citations peu flatteuses, et joué aux vierges offensées, comme si honorer le controversé commentateur sportif était une grande insulte à la nation tout entière.
Un député du Bloc québécois a même poussé le bouchon jusqu’à lui reprocher « des propos méprisants […] envers tous ceux et celles qui ne sont pas des hommes blancs, Canadiens anglais ». Pour quiconque bénéficie d’un peu de recul, cette réaction outrée, cette volonté de censurer, et cette logorrhée contre les « hommes blancs Canadiens anglais » ressemble à s’y méprendre au modus operandi du wokisme, dont les nationalistes québécois sont pourtant les adversaires les plus farouches de l’autre côté de la rivière des Outaouais.
Quand les nationalistes québécois défendaient John A. Macdonald
Pas plus tard qu’en 2020, quand des manifestations secouaient le monde entier après l’affaire George Floyd, les militants progressistes vilipendaient avec la même rhétorique le premier ministre du Québec pour son refus de souscrire à la théorie du « racisme systémique ». On se rappelle les déclarations du professeur Amir Attaran, qui qualifiait le Québec d’« Alabama du Nord » pour son refus de plier l’échine face au discours woke. Il a fait l’unanimité contre lui, et avec raison.
De la même manière, lorsque des vandales s’en sont pris à la statue de John A. Macdonald à Montréal, il a trouvé un allié improbable en la personne de François Legault. Bien que Macdonald n’ait pas la cote chez les Québécois, on se rappelle sa phrase célèbre voulant que « Riel sera pendu même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur », mais c’était une question de principe. Il est inacceptable de laisser une foule de radicaux déboulonner une statue parce qu’elle n’aime pas ce qu’elle représente. Mathieu Bock-Côté, dans le Journal de Montréal, rappelait qu’on se trompe lorsque l’on réduit « le plus important des pères de la Confédération » au statut de « père des pensionnats autochtones », parce qu’ « il faut penser les hommes dans leur époque pour les comprendre, et que même les plus grands dirigeants ne sont pas des saints ». Le regretté historien Frédéric Bastien, jadis candidat à la chefferie du Parti québécois, a également signé une tribune remarquée dans le National Post en appui au maintien de la statue du fondateur du Canada :
“In Quebec as elsewhere, people understand that the historical memory of anyone who is white and of European descent has become a target of hate. […] In Quebec, a few weeks before John A.’s statue was toppled, a monument commemorating Adam Dollard des Ormeaux, a long-celebrated figure who died defending New France against the Iroquois, was also damaged. In a communiqué released to the media, the perpetrators said that Dollard represented “Christian fascism.” This event showed Quebecers that their cultural heritage is now also under attack. […] This is why the majority of Quebecers refuse to remove Macdonald’s statue.”
Un nationalisme cohérent respecte la mémoire des autres
De retour en 2026, il semble en effet bien hypocrite, surtout lorsque l’on s’oppose aux tentatives « décoloniales » de déconstruire l’histoire du Québec, de réagir de la même manière lorsque le Canada anglais souhaite honorer ses propres héros. Lorsqu’on est nationaliste et un tant soit peu cohérent, la logique commande de reconnaître aux autres nationalismes le droit de s’exprimer chez eux, et le droit des autres peuples de célébrer leur mémoire nationale.
Don Cherry est l’une des icônes les plus connues du Canada anglais : sa chronique Coach’s Corner a diverti les amateurs de hockey pendant 38 saisons, et ses vestons colorés étaient connus de tous, tout comme son soutien maintes fois répété aux Forces armées canadiennes. N’oublions pas que, malgré des propos parfois chauvins à l’endroit des Québécois, il a toujours exprimé un profond respect pour des héros comme Maurice Richard, Jean Béliveau et les francophones tombés au combat lors de leur service militaire. Plus encore, au Canada anglais, il représentait une opposition parfois maladroite au multiculturalisme fédéral qui a « effacé symboliquement sa composante canadienne anglaise ». Les Québécois qui critiquent le multiculturalisme institutionnel, mais qui n’ont pas la capacité de comprendre pourquoi les conservateurs canadiens apprécient Cherry, devraient faire attention à ce qu’ils désirent.
Preston Manning ou Marc Miller?
Les nationalistes qui conspuent aujourd’hui Don Cherry devraient ainsi se demander qui sont leurs alliés au Canada anglais. Le Québec a refusé la souveraineté deux fois, demeure dans le Canada jusqu’à nouvel ordre, et vote aux élections fédérales. Il ne peut donc se priver de cette réflexion, ne serait-ce que dans une perspective stratégique.
Pour une étrange raison, il est entré dans le discours médiatique québécois, depuis la naissance du Reform Party, que les conservateurs de l’Ouest représenteraient en quelque sorte le némésis du Québec « progressiste » dans la fédération. Ainsi, une figure comme Preston Manning, qui a toujours critiqué le multiculturalisme, qui souhaitait réduire l’immigration de moitié dès les années 1990 et qui veut réformer le fédéralisme afin d’offrir plus de pouvoir aux provinces, n’a pas la cote dans l’opinion québécoise. Il serait apparemment l’antithèse des « valeurs québécoises », même si les nationalistes québécois d’aujourd’hui demandent exactement la même chose que lui.
Marc Miller incarne l’autre bout du spectre en politique fédérale : Anglo-Québécois de Montréal, il parle un français parfait, embrasse le multiculturalisme canadien et ne pourrait jamais être suspecté d’idolâtrer Don Cherry. Par contre, il critique vertement les politiciens québécois qui s’inquiètent du déclin du français, trouve « injuste et cruel » que le Québec n’octroie pas de place en garderie subventionnée aux demandeurs d’asile et fait partie du gouvernement qui souhaite empêcher le Québec d’utiliser la clause dérogatoire comme il l’entend. Pendant ce temps, l’Alberta de Danielle Smith plaidera aux côtés du Québec en faveur de l’usage préventif de la clause dérogatoire devant la Cour suprême, et planifie un référendum pour restreindre les services accessibles aux demandeurs d’asile dans sa propre province.
Comme Québécois et comme nationalistes, cette histoire devrait nous faire réfléchir. En craignant davantage une affirmation patriotique anglo-canadienne que le multiculturalisme débridé des progressistes canadiens, nous choisissons paradoxalement les politiciens les plus hostiles au sentiment national québécois, précisément parce qu’ils ne partagent pas ce sentiment pour leur propre peuple. Ceux qui lancent des tomates à Don Cherry aujourd’hui le regretteront peut-être demain, quand ce sera Lionel Groulx ou Pierre Falardeau qui seront éclaboussés.
Étienne-Alexandre Beauregard est rédacteur à Without Diminishment, ainsi qu’auteur et chercheur chez Cardus. Son plus récent livre, Anti-civilisation. Pourquoi nos sociétés s’effondrent de l’intérieur, a été publié en septembre 2025 aux Presses de la Cité. Il a auparavant été rédacteur de discours et conseiller en planification stratégique au cabinet du premier ministre du Québec.




Merci pour cet article très pertinent et éclairant