Étienne-Alexandre Beauregard: L’autonomie conservatrice selon Éric Duhaime
Le chef du Parti conservateur du Québec veut protéger l’autonomie de la province et bâtir des alliances avec la droite dans le reste du Canada.
Depuis qu’il a pris la tête du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime a fait de ce parti jadis marginal un incontournable de la joute politique québécoise, avec un socle solide de plus de 10% du vote. Il incarne une voix avant tout libérale économiquement, critique de la social-démocratie, historiquement moins associée aux thématiques identitaires. Son livre Destination Autonomie, paru ce mois-ci, marque un virage important pour élargir sa tente et y accueillir des nationalistes de centre-droit, préoccupés par l’avenir de la nation québécoise.
Cet essai très fouillé, au point de ressembler parfois à un travail académique, ambitionne de décrire la stratégie autonomiste du PCQ et de le positionner clairement dans le camp nationaliste. S’il s’inscrit clairement dans la « troisième voie » qui rejette à la fois l’indépendance et le fédéralisme centralisateur, il se distingue néanmoins de l’ADQ et de la CAQ en misant sur des alliances revendiquées avec la droite canadienne pour sortir le Québec de l’impasse.
L’interventionnisme fédéral, une menace pour le Québec
Le diagnostic de Duhaime est sans appel : le gouvernement fédéral s’immisce dans les champs de compétence des provinces sans être capable de s’occuper de ses propres responsabilités, et ce, de manière structurelle et continue. Parce qu’il lève plus de revenus qu’il n’en a besoin pour accomplir ses missions, il met en place des initiatives indésirables en éducation, en santé, en culture et dans autant de domaines où il n’a pas de légitimité, pour accumuler des points politiques ou pour feindre une uniformité qui n’existe pas d’un océan à l’autre.
Ces empiètements créent une confusion nuisible à l’autonomie des provinces, en particulier le Québec dont les choix diffèrent souvent de ceux du reste du Canada.
Les inconvénients du déséquilibre fiscal et du pouvoir fédéral de dépenser sont connus depuis longtemps. La perspective conservatrice de Duhaime lui permet pourtant d’affirmer des vérités que le Bloc québécois, marqué à gauche, ose rarement formuler clairement : c’est parce qu’Ottawa agit en social-démocrate, alors que ça n’a jamais été son rôle, que les conflits avec les provinces se multiplient. Les nationalistes de gauche ont historiquement un malaise à dire ce fait pourtant central pour comprendre les tensions entre Québec et Ottawa.
Une affirmation à travers le mouvement conservateur?
Éric Duhaime rompt également avec l’orthodoxie nationaliste en choisissant de faire de l’autonomie non pas un affrontement entre le Québec et le reste du pays, mais un combat partagé de toutes les provinces contre Ottawa. La première partie de l’ouvrage s’emploie justement à retracer les grands efforts autonomistes qui ont eu lieu dans l’ensemble des provinces canadiennes, afin de démontrer clairement que le Québec n’est pas seul dans ses tensions avec le gouvernement central, et qu’il a plus d’alliés qu’il ne le croit.
Le lecteur en apprendra sans doute beaucoup, notamment lorsqu’il est question des mouvements autonomistes de l’Atlantique ou de la Colombie-Britannique, bien moins connus que ceux des Prairies ou du Québec.
On pourrait résumer le pari que propose le chef du PCQ ainsi : plutôt que de faire cavalier seul, le Québec devrait se joindre à ses alliés naturels dans les autres provinces, en particulier les mouvements conservateurs qui s’opposent à l’intervention d’Ottawa. Il se montre ainsi très admiratif des initiatives mises de l’avant par l’Alberta sous Danielle Smith, et promet lui aussi une « loi-bouclier » pour faire en sorte que l’État québécois résiste aux empiètements fédéraux dans ses champs de compétence.
Soutien déclaré du Parti conservateur fédéral, Duhaime s’inscrit explicitement dans cette mouvance à l’échelle canadienne, et la voit comme un levier pour faire entendre le désir québécois d’autonomie. Si François Legault avait implicitement défendu cette stratégie en appuyant les conservateurs d’Erin O’Toole en 2021, Éric Duhaime en fait une doctrine.
Bâtir unilatéralement un Québec plus autonome
Le chef conservateur bâtit également sur l’approche caquiste en assumant une autonomie « unilatéraliste », basée sur des actions immédiates des provinces pour faire bouger Ottawa, plutôt que de favoriser des négociations dépendant sur la bonne foi du fédéral, laquelle n’est pas toujours au rendez-vous. Il propose ainsi d’adopter une loi stipulant que la clause dérogatoire s’applique à toutes les lois du Québec, comme René Lévesque jadis, afin de signifier que le Québec n’a pas à se plier à une constitution qu’il n’a jamais signée.
L’essai évoque également une constitution québécoise, une charte pour l’autonomie des provinces et plus d’ententes bilatérales avec le fédéral, autant de moyens d’obtenir des résultats sans passer par un référendum ou des négociations à onze.
Il y a là un véritable changement de cap pour le Parti conservateur du Québec, qui semblait jusque-là moins intéressé par les enjeux nationalistes. Sans doute conscient que la droite québécoise est aussi culturelle qu’économique, et cherchant à profiter du vide laissé par le départ de François Legault, Éric Duhaime assume pleinement une posture de droite sur l’économie, tout en reconnaissant le rôle de l’État pour préserver l’identité distincte de la nation québécoise.
En critiquant de front l’interventionnisme fédéral, et en mettant de l’avant des alliances avec le mouvement conservateur, il propose ainsi un nationalisme cohérent avec l’ADN de sa famille politique, et une doctrine autonomiste réfléchie qui forcera les acteurs québécois et canadiens à se positionner.
Étienne-Alexandre Beauregard est auteur et chercheur à l’Institut Cardus. Son dernier livre, Anti-Civilisation : Pourquoi nos sociétés s’effondrent de l’intérieur, est paru en septembre 2025 aux Presses de la Cité. Il a travaillé comme rédacteur de discours et conseiller à la planification stratégique au cabinet du premier ministre du Québec.




