Kevin Paquette: Le courage de ne pas intervenir
Une société mature n'exige pas une réponse gouvernementale à chaque risque et à chaque source d'indignation.
Au Québec, chaque problème de société semble désormais suivre la même trajectoire.
Un événement tragique survient. Un reportage fait réagir. Des groupes de pression réclament une intervention. L’opposition exige que le gouvernement agisse. Le ministre responsable, en réaction à tout ça, se dit ouvert à légiférer. Puis vient ensuite un projet de loi, un règlement ou un plan d’action gouvernemental qui est présenté comme étant la preuve ultime que le gouvernement a entendu la population et est en action.
Dans notre culture politique, intervenir, c’est devenu synonyme de gouverner.
À l’inverse, un politicien qui refuse d’intervenir s’expose rapidement à être accusé d’indifférence, d’inaction ou même de manquer de leadership.
Il existe pourtant une question que nos politiciens, les médias et la société civile se posent de moins en moins souvent : est-il réellement nécessaire que l’État intervienne ?
Le biais de l’action
Les chercheurs en psychologie comportementale parlent du « biais de l’action » pour décrire notre tendance à préférer une intervention visible à l’inaction, même lorsque rien ne démontre que cette intervention produira de meilleurs résultats.
Une célèbre étude publiée dans le Journal of Economic Psychology s’est intéressée au comportement des gardiens de but lors des tirs de pénalité au Soccer. En analysant des centaines de tirs, les chercheurs ont constaté que les gardiens plongeaient presque systématiquement à gauche ou à droite, alors qu’ils auraient souvent eu davantage de chances d’arrêter le ballon en demeurant au centre du filet.
Pourquoi ?
Parce qu’un gardien qui plonge donne l’impression d’avoir essayé. Celui qui demeure immobile et accorde un but risque plutôt d’avoir l’air passif, même si sa décision était statistiquement plus rationnelle. Les auteurs qualifient ce phénomène de « biais de l’action » : lorsque l’action constitue la norme attendue, l’inaction devient psychologiquement et socialement plus coûteuse, même lorsqu’elle peut être la meilleure décision (Bar-Eli et coll, 2007).
Les politiciens se trouvent dans une situation semblable.
Lorsqu’un problème occupe l’espace médiatique, ne rien annoncer devient politiquement plus risqué que d’annoncer une mesure imparfaite. Les critiques arrivent rapidement et parfois durement. Une loi inefficace pourra toujours être défendue comme étant une tentative de régler le problème. L’absence de loi, elle, sera facilement présentée comme un refus d’agir.
Ce phénomène ne relève pas nécessairement du cynisme. Il découle aussi des incitatifs propres à la vie politique. Le politicien assume personnellement et immédiatement le coût de l’inaction. Les coûts d’une mauvaise politique publique, eux, seront dispersés entre des milliers de citoyens et d’entreprises sur une longue période.
Le politologue américain R. Kent Weaver a d’ailleurs démontré que les élus sont souvent davantage motivés par la volonté d’éviter le blâme que par la possibilité d’obtenir du crédit pour une bonne politique. Dans un contexte où les électeurs sont généralement plus sensibles aux pertes, aux échecs et aux événements négatifs qu’aux gains diffus, les élus cherchent d’abord à éviter qu’on puisse lui reprocher de ne pas être intervenu (Weaver, 1986).
Autrement dit, il est politiquement plus sécuritaire de faire quelque chose que de devoir expliquer pourquoi le gouvernement ne fera rien.
La loi québécoise sur les boissons énergisantes
Le récent encadrement par le Québec des boissons énergisantes constitue un exemple particulièrement révélateur.
Soyons clairs : les boissons énergisantes ne sont pas des produits nécessaires au développement des adolescents. Et leur consommation peut présenter des risques réels, particulièrement lorsqu’elle est combinée à certains médicaments stimulants.
Le décès tragique d’un adolescent de 15 ans, mort après l’interaction entre une boisson énergisante et sa médication, mérite d’être traité avec sérieux et compassion. Son histoire a d’ailleurs provoqué une mobilisation tout à fait légitime de sa famille et a pu sensibiliser de nombreux Québécois à un risque qui était largement méconnu.
Mais c’est précisément dans les dossiers chargés émotivement qu’il faut être capable de distinguer la compassion de l’action gouvernementale.
Le 5 juin 2026, moins d’une semaine avant la fin de la session parlementaire à l’Assemblée nationale, le gouvernement du Québec a présenté le projet de loi no 9, visant, entre autres, à interdire la vente et le don de boissons énergisantes aux jeunes de moins de 16 ans. Le texte prévoit également des infractions pénales, des mécanismes d’inspection et d’enquête confiés à Santé Québec ainsi que différentes obligations pour les détaillants.
Des consultations particulières d’une journée ont eu lieu le 9 juin. Le 11 juin, soit moins d’une semaine après sa présentation, le projet de loi a été adopté puis sanctionné le même jour, le tout dans un processus d’adoption accéléré.
En moins d’une semaine, une nouvelle catégorie de produits de consommation venait de faire se faire interdire.
Le caractère presque unanime du vote est également significatif. Dans un tel contexte, s’opposer au projet de loi ne revenait plus seulement à débattre de l’efficacité d’une mesure réglementaire. C’était présenté, tant par les promoteurs de la mesure que par les médias, comme une opposition à la protection des enfants.
Le débat s’est donc refermé aussitôt, avant même d’avoir véritablement commencé.
Pourtant, ces produits faisaient déjà l’objet d’un encadrement fédéral strict. Santé Canada limite notamment la quantité totale de caféine à 180 milligrammes par portion de boisson énergisante. Les fabricants doivent aussi afficher des mises en garde concernant la teneur élevée en caféine, les quantités maximales pouvant être consommées et les populations auxquelles le produit est déconseillé.
Cela ne signifie pas que l’encadrement fédéral était nécessairement suffisant. Mais cette réalité aurait dû faire partie d’un véritable examen des solutions disponibles.
On aurait pu améliorer l’information transmise aux parents. On aurait pu mieux sensibiliser les médecins et les pharmaciens quant aux interactions possibles avec certains médicaments. On aurait pu intervenir dans les écoles ou responsabiliser davantage les fabricants et les détaillants.
Certaines de ces mesures auraient peut-être été insuffisantes. L’interdiction était peut-être, au bout du compte, justifiée. Mais la rapidité du processus démontre à quel point la question centrale est rarement posée : une situation préoccupante exige-t-elle automatiquement une nouvelle loi ?
Le véritable enjeu n’est pas de savoir s’il est souhaitable qu’un adolescent boive une boisson énergisante. Le véritable enjeu est de déterminer si chaque comportement déconseillé mérite une intervention de l’État.
La réglementation par accumulation
On va se le dire, une mesure gouvernementale est rarement complètement absurde lorsqu’on l’examine isolément.
Le problème apparaît lorsque ces interventions s’accumulent.
Une seule exigence représente rarement un fardeau insurmontable. Mais elle s’ajoute à des dizaines, puis à des centaines d’autres obligations.
Le coût réel de la réglementation ne se trouve donc pas dans chacune des mesures prises séparément. Il réside dans leur effet cumulatif.
C’est ainsi que l’État québécois se retrouve dans une situation tout à fait paradoxale. Il adopte continuellement de nouvelles règles, puis doit périodiquement lancer des plans d’allègement réglementaire pour réduire le poids de ses décisions précédentes.
Le paradoxe est presque caricatural. Le 11 juin dernier, au moment même où l’Assemblée nationale adoptait la nouvelle loi sur les boissons énergisantes, elle adoptait aussi le projet de loi no 11, visant précisément à alléger le fardeau réglementaire et administratif.
On réglemente d’une main et on tente d’alléger de l’autre.
Le problème vient du fait qu’une nouvelle réglementation procure un bénéfice politique immédiat. Son retrait, quelques années plus tard, est beaucoup plus difficile. Tout assouplissement pourra être présenté comme un recul.
Il ne s’agit pas d’affirmer que toute intervention gouvernementale est excessive. Il s’agit de reconnaître que l’action publique peut elle aussi échouer, déplacer un problème, produire des effets pervers ou imposer des coûts supérieurs aux bénéfices recherchés.
Une société adulte
Les Québécois entretiennent une relation particulière avec l’État.
La Révolution tranquille a fait de celui-ci un puissant instrument d’émancipation nationale. On peut avancer que l’État québécois a permis aux francophones de reprendre le contrôle de leur économie, de leurs institutions et de leur destinée collective.
Malheureusement, l’État est devenu au fil des décennies un réflexe plus qu’un instrument.
Nous avons remplacé le curé par le ministère. Nous nous sommes libérés d’une institution qui prétendait encadrer l’ensemble de la vie sociale, tout en conservant le besoin qu’une autorité supérieure définisse ce qui est souhaitable, ce qui est acceptable et ce qui doit être interdit.
Or, une nation ne doit pas seulement reposer sur l’État.
Une société vivante repose aussi sur ses familles, ses entreprises, ses associations, ses communautés locales et la responsabilité individuelle. Ces institutions sont les premiers lieux où doivent se transmettre les comportements, les valeurs et les normes sociales. Ils ne sont pas que de simples bénéficiaires de politiques gouvernementales.
Lorsque l’État prend automatiquement en charge chaque problème, il ne fait pas qu’augmenter la réglementation. Il affaiblit aussi la capacité de la société à se gouverner elle-même.
Une société adulte ne devrait pas exiger une politique publique pour chaque risque ou chaque indignation.
Cela ne signifie pas que l’État doit demeurer passif devant les véritables injustices. Il possède des responsabilités fondamentales : protéger la population, maintenir l’ordre, sanctionner les comportements criminels, protéger les enfants et intervenir lorsque les gestes d’une personne imposent des dommages importants aux autres.
Mais reconnaître la légitimité de l’État implique aussi d’en reconnaître les limites.
Le rôle du politique ne consiste pas à éliminer tous les risques de l’existence.
Le véritable courage politique
On demande constamment à nos politiciens d’avoir le courage d’agir.
Il faudra éventuellement leur reconnaître aussi le courage de ne pas intervenir.
Le courage de dire qu’un événement est tragique, sans prétendre qu’une loi aurait nécessairement pu l’empêcher. Le courage d’admettre qu’aucun gouvernement ne pourra éliminer tous les risques. Le courage de rappeler que les parents, les citoyens, les entreprises et les institutions de la société civile possèdent eux aussi des responsabilités.
Gouverner ne consiste pas à intervenir partout. Gouverner consiste à faire des choix, à établir des priorités et à réserver la puissance de l’État aux situations où elle est véritablement nécessaire.
Kevin Paquette est consultant chez Crestview Strategy. Il a été conseiller politique du ministre de la Sécurité publique du Québec et président de la Commission de la Relève de la Coalition Avenir Québec. Il a également travaillé dans le war room du Parti conservateur du Canada lors de la campagne électorale fédérale de 2019.
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