Étienne-Alexandre Beauregard: Comment François Legault a transformé le discours politique au Québec
Legault a revitalisé le nationalisme québécois pour la droite.
Après près de 8 ans comme premier ministre du Québec, François Legault a annoncé sa démission mercredi.
Il ferme ainsi la page sur 25 ans de carrière politique, lui qui a lancé la Coalition Avenir Québec en 2011 après avoir été ministre du Parti québécois. En devenant premier ministre en 2018, il a réussi à supplanter les deux partis qui gouvernaient le Québec depuis 1970, soit le Parti québécois et le Parti libéral, pour offrir une troisième option nationaliste de centre-droit. Pour l’ancien patron d’Air Transat, il y avait là un véritable exploit, enclenchant un réalignement durable des clivages politiques au Québec.
Ramener l’identité au cœur du jeu politique
Alors que l’heure des bilans est arrivée, il faut mesurer l’impact considérable que les deux mandats de François Legault ont eu sur la politique québécoise. Après 15 années de gouvernance libérale où la question de l’identité québécoise avait été mise en veilleuse, il a réintroduit le nationalisme au cœur de la joute politique, non pas à travers la question de la souveraineté, mais via la question identitaire, en prenant de front le déclin de la langue française, l’islam radical et l’immigration. Ces enjeux, qui bouillaient au Québec depuis le début des années 2000, étaient perçues dans la classe politique et médiatique comme tabous, et nombreux étaient ceux qui y voyaient une proposition perdante électoralement.
Au contraire, François Legault a réussi à faire substantiellement évoluer le climat politique depuis 2018, au point où le nationalisme est devenu un incontournable pour séduire les électeurs francophones. En adoptant la loi 21 sur le port de signes religieux et en affirmant « qu’au Québec, c’est comme ça qu’on vit », il a fait écho à la soif de reconnaissance d’une majorité de nationalistes qui souhaitent « que le Québec reste le Québec » alors que l’identité québécoise semble fragilisée. Ce projet de loi était controversé et reste un sujet de discorde, en particulier dans le reste du Canada où il bénéficie de peu de soutien, mais il est appuyé par environ deux tiers des Québécois. Son gouvernement a également adopté une réforme importante de la loi 101, pour mieux protéger le français, et tenté de diminuer les flux migratoires au Québec, ce qu’aucun parti n’osait promettre avant.
Déplacer le nationalisme au centre-droit
La Coalition Avenir Québec a également transformé les clivages politiques en incarnant un nationalisme qui se voulait au centre-droit, une alternative au nationalisme de gauche hégémonique depuis la montée du Parti québécois dans les années 1970. Alors que l’efficacité de l’État et la défense des contribuables étaient jadis la chasse gardée des fédéralistes, François Legault, issu lui-même du milieu des affaires, s’en est emparé pour défendre la classe moyenne et les familles écrasées par un trop gros fardeau fiscal.
Au pouvoir, la CAQ a baissé de manière substantielle l’impôt sur le revenu, la taxe scolaire et les frais de garde pour les parents. Elle a aussi mis le cap sur le développement économique, dans le but affiché de ne plus dépendre de la péréquation issue des autres provinces canadiennes. Après des années de consensus social-démocrate parfois étouffant, François Legault a rappelé qu’on peut aimer le Québec tout en souhaitant rénover le « modèle québécois », et des politiques sociales qui ont parfois fait leur temps.
L’effritement d’une coalition large
Cette coalition n’était pas facile à réunir, car les nationalistes et les électeurs économiquement libéraux se situaient historiquement dans des camps opposés, au PQ pour les uns et au PLQ pour les autres. Cette synthèse témoigne des talents de rassembleur de François Legault, qui était depuis 2011 le ciment de cette large tente qui a rassemblé des élus et électeurs aux profils largement opposés, dont des anciens de l’Action démocratique du Québec, des indépendantistes déçus et des fédéralistes issus du Parti libéral du Canada. Foncièrement un modéré, il a fait le pari de rassembler ces profils différents dans un même navire, avec comme projet de rendre le Québec à la fois plus prospère et plus fier.
Cependant, la chute de la CAQ dans les sondages depuis 2023 est survenue alors que de nombreux revers ont fragilisé cette coalition. D’abord, l’immigration a continué d’augmenter, alors qu’il y a maintenant plus de 600 000 immigrants temporaires sur le territoire du Québec. Plusieurs demandes auprès du gouvernement fédéral pour de nouveaux pouvoirs sont aussi restées lettre morte, de telle sorte que de nombreux nationalistes sont retournés au Parti québécois pour retenter l’aventure indépendantiste.
Inversement, beaucoup d’électeurs de droite économique se sont aussi détachés de la coalition pour rallier le Parti conservateur du Québec. L’échec du projet de Northvolt, dans lequel le gouvernement a investi de l’argent public en grande pompe, a mis en doute les politiques de subvention aux entreprises. Le scandale du projet SAAQclic, qui a coûté plus de 500M$ aux contribuables, a également créé de l’appétit pour une réduction de la taille de l’État, et une plus grande imputabilité des fonctionnaires. Comme le déclin électoral de la CAQ, désormais sous la barre des 20%, en atteste, le prochain chef aura une côte à remonter pour démontrer que le parti demeure la solution à ces problèmes qu’il a su nommer.
Une victoire idéologique et culturelle
Ainsi, les deux mouvances politiques qui jouissent présentement d’une dynamique favorable dans l’opinion, le nationalisme et la droite économique, ont été portées par le gouvernement Legault depuis 2018, bien que de manière imparfaite. Ainsi, au-delà des controverses et des insatisfactions, on doit constater la victoire idéologique du nationalisme de centre-droit, qui est incontestablement devenu le centre de gravité politique du débat québécois.
Les historiens s’occuperont plus tard de dresser le bilan précis de François Legault, une fois que la poussière sera retombée et que les passions se seront refroidies. Néanmoins, on peut d’ores et déjà affirmer qu’il figure parmi les premiers ministres qui ont profondément transformé l’échiquier politique québécois. Le réalignement qu’il a initié en 2018 lui survivra, d’une manière ou d’une autre.
Étienne-Alexandre Beauregard est rédacteur à Without Diminishment, ainsi qu’auteur et chercheur chez Cardus. Son plus récent livre, Anti-civilisation. Pourquoi nos sociétés s’effondrent de l’intérieur, a été publié en septembre 2025 aux Presses de la Cité. Il a auparavant été rédacteur de discours et conseiller en planification stratégique au cabinet du premier ministre du Québec.




